En 1995, Jacques Goimard, avec qui je travaille déjà sur certains ouvrages tirés de La Guerre des étoiles, me confie la rédaction d'un des chapitres de son projet : Le Dossier Star Wars, à paraître chez Omnibus.
Fricotant déjà avec le monde des parcs de loisirs, et connaissant le concepteur Tony Baxter, je propose d'écrire la partie consacrée à Star Tours, la formidable attraction installée en 1987 à Disneyland.
Comme on célèbre le vingtième anniversaire de cette petite merveille, je vous propose donc de découvrir ce texte, exhumé de mes holocrons d'archivage...
« Et si nous faisions comme si tout allait de travers ?
»
Tony Baxter n’en croit pas ses oreilles. Concepteur et
dessinateur pour Disneyland, il vient de passer plusieurs mois
à étudier des projets qui permettraient
d’installer sur le parc californien des attractions
inspirées de la saga de La Guerre des étoiles.
Disneyland, lieu de distraction familial par excellence, est connu
comme un endroit où fondamentalement rien ne peut aller de
travers ; or George Lucas vient d’annoncer à Baxter
qu’il est temps de bouleverser les traditions.
Nous sommes en 1985, Disneyland est ouvert depuis trente ans, le
public a évolué, tout va plus vite, et
l’arrivé de manèges de plus en plus
extravagants dans tous les parcs du monde déclenche une
compétition acharnée entre les professionnels de
l’amusement. Si Disneyland veut rester dans course et se
débarrasser de l’imagerie gentillette de «
petits mickeys pour petits enfants », il est temps de passer
à la vitesse supérieure. Être le meilleur ou ne
pas être du tout, telle est la question. Une étroite
collaboration entre deux leaders du loisir comme Disney et Lucas
s’impose. Telle est la réponse.
Petit retour en arrière, 22 septembre 1984, 11h40 : Michel
Eisner, transfuge prodige de Paramount Pictures prend en main les
rênes de la compagnie Disney. Les films jugés trop
simplets n’attirent plus les spectateurs dans les salles, la
fréquentation des parcs baisse de 10% par an depuis
l’ouverture d’EPCOT en Floride en 1981, le montant
total des dettes contractées par la société
est sur le point d’atteindre le milliard de dollars. Eisner,
nouveau monarque du Royaume Magique, relance la machine
économique de l’entreprise en lui créant une
image plus adulte. À coup de contrats méticuleusement
calibrés, les stars du showbiz sont appelées à
la rescousse. On parle même de Michael Jackson, visiteur
assidu des parcs Disney, comme vedette possible d’une
nouvelle attraction. Le chanteur accepte à la seule
condition que Steven Spielberg ou George Lucas supervise
l’opération. Le choix de l’attraction se porte
sur un film en relief, Captain Eo, dont certains effets (laser,
fumée…) seront créés en direct dans la
salle où se déroule la projection. Spielberg, retenu
ailleurs, passe le flambeau à Lucas
Ce dernier, grand amateur de parcs puisqu’il se rend
régulièrement à Disneyland depuis
l’année de son ouverture, se charge de la production
du film dont il confie la réalisation à Francis Ford
Coppola. Lucas connaît bien le nouveau patron de Disney :
quelques années auparavant, alors qu’il était
à la tête de Paramount, Eisner a approuvé le
script des Aventuriers de l’Arche perdue, une décision
qui s’est avérée hautement rentable pour le
studio. C’est donc sous les meilleurs auspices possibles que
Captain Eo est mis en chantier.Les relations entre Lucasfilm et
Disney sont au beau fixe et les imagineers — contraction
anglo-saxonne très « disneyenne »
d’imagination et d’ingénieur qui définit
les concepteurs d’attractions — jouent avec
l’idée de pouvoir un jour plonger les visiteurs de
Disneyland au cœur de la guerre des
étoiles…
Les projets s’entassent sur le bureau de George Lucas. On
parle d’un « Star Wars Land », complexe
entièrement thématisé qui viendrait se greffer
à Tomorrowland, la zone futuriste du parc californien. Le
centre serait un restaurant inspiré de la cantina de Mos
Eisley, autour duquel rayonneraient les attractions. Le ciel est la
seule limite, dit-on chez Disney, mais ici, comme il s’agit
de cieux étoilés, la limite est encore plus
éloignée. Toutes les idées, aussi farfelues
soient-elles, sont donc décortiquées.
Différents concepts fusent : on envisage une course folle
dans les canyons de Tatooine, un grand huit dans le noir simulant
les évolutions acrobatiques des chasseurs rebelles au son du
célèbre thème musical composé par John
Williams. Ce dernier projet est abandonné pour cause de trop
grande ressemblance avec Space Mountain, l’attraction vedette
de Tomorrowland. L’idée de « grand huit musical
» fera cependant son chemin, puisque c’est l’un
des atouts techniques de la nouvelle version de Space Mountain
installée à Disneyland Paris. Rien ne se perd, tout
se transforme…
À suivre (restez en ligne, donc)
Notes :
Michael Eisner a quitté Disney en 2005. Il a passé
les dix premières années à redresser la barre
et les dix dernières à n’en faire
qu’à sa tête, s’attirant les foudres du
conseil d’administration. Après un nouveau flou, la
compagnie est de nouveau (on espère) entre de bonnes mains.
Steve Jobs (patron d’Apple) en est le principal actionnaire
et John Lassetter (tête pensante de Pixar) en est le
responsable créatif.
L’attraction Captain Eo a cartonné dans les parcs
Disney du monde entier (Californie, Floride, Japon, France). Le
film, qui avait coûté à l’époque
plus d’un million de dollars par minute (il en compte 17 !) a
été projeté pour la toute dernière fois
le 17 août 1998 au parc de Marne-la-Vallée.
(image © Disney / Lucas)
